
Je pensais, dans mon premier billet de ce nouveau blog, vous parler de mon prochain livre. Et voici que le passé me rattrape d’une façon bouleversante avec un nom familier : Ruth Lewkowicz. Ruth était en 1942 une jeune fille de 14 ans qui vivait en famille à Royan, avec sa sœur Anne Lewkowicz (15 ans) et sa mère Elsa. Elles ont été arrêtées en même temps que Sarah Wilenzki (7 ans) en septembre 1942, et après un « séjour » à Drancy, ont été envoyées à Auschwitz où elles sont arrivées le 20 septembre 1942. Imaginez la suite…
Quand j’ai découvert le nom de Ruth Lewkowicz dans un article du journal Sud-Ouest (6 octobre 2008, p. 2-13) ça a été une surprise, une souffrance, mais aussi une joie. Car évoquer Ruth Lewkowicz, dire son nom, le lire, l’écrire, c’est lui rendre un peu de cette vie qui lui a été volée par les nazis. Par cet article, les Fils et Filles de déportés juifs de France recherchaient des témoignages sur elle et sur d’autres enfants juifs arrêtés à Royan pendant l’Occupation pour qu’on ne les oublie pas. Louable démarche, à laquelle je souscris.
J’ai entendu parler de Ruth Lewkowicz pour la première fois en 2005 par madame Gamory-Lacroix, lorsque j’ai écrit mon livre Souvenirs de Royan volume 2. Elle a évoqué dans un témoignage plein de pudeur et de tendresse sa copine d’adolescence (publié p. 66 et suivantes). Par bonheur, un autre de mes témoins, madame Lajoux, avait une photo prise à l’école Jules Ferry en 1941 où apparaissait Ruth Lewkowicz, moins d’un an avant qu’elle ne parte dans l’enfer d’Auschwitz.
C’est à partir de ce moment-là que je me suis attaché à elle, en découvrant cette photo scannée sur l’écran de mon ordinateur. La technique permet de zoomer, et son visage emplissant mon écran était plein de vie, ses yeux semblaient me regarder par-delà les ans et la mort avec beaucoup de douceur, de crainte et d’espoir. J’en ai été très profondément ému. Et puis, j’ai imaginé ce qu’elle avait pu penser et ressentir quelques mois plus tard — après avoir été arrêtée par des policiers français — quand elle s’était retrouvée prisonnière des griffes de la soldatesque nazie, victime de leurs coups, de leurs insultes, de leurs quolibets, peut-être, et finalement du vol de sa vie. J’ai été bouleversé par ces réflexions, et depuis ces instants, Ruth Lewkowicz m’accompagne, présente dans mes souvenirs et mes pensées, comme une parente chère.
Il me semble qu’il serait juste de donner le nom de Ruth Lewkowicz à un lieu de Royan, et aussi que les noms des autres Royannais assassinés par les nazis devraient être inscrits quelque part, en bonne place, dans la ville, pour qu’ils continuent d’exister dans la mémoire de Royan. Mais peut-être y a-t-il encore une gêne à aborder la mémoire de la Shoah. J’avais été étonné, à l’époque où je recueillais les souvenirs des Royannaises et Royannais pour la rédaction de ce livre, du peu de traces des Juifs présentes dans les mémoires de ceux qui, pendant l’Occupation étaient en âge de comprendre ces tragiques évènements. Peu de témoins de cette époque avaient même accepté d’en parler, les autres me disaient qu’il n’y en avait probablement jamais eu à Royan ou bien qu’ils n’en avaient pas entendu parler. Pourquoi cette amnésie ? Peut-être un peu de gêne ou de honte d’avoir découvert a posteriori l’ampleur des drames qu’avaient vécus des gens qu’ils avaient côtoyés, sans qu’ils s’en préoccupent. Heureusement les quelques personnes qui m’ont parlé des Juifs Royannais, l’on fait dans de beaux témoignages que j’ai publiés, comme celui de Mme. Gamory-Lacroix, ou ceux de Marguerite Barrière-Ouvrard, Suzanne Massias-Fournier, Simone Tissandier, Gisèle Vilatte-Izoré, et naturellement, la famille de Marcelle Foks-Giudici. Grâce à elles, j’ai pu évoquer dans mon livre la mémoire de quelques-unes de ces six millions de personnes assassinées.
François Richet
Mercredi 8 octobre 2008
Pour m’écrire • Obtenir des informations sur mes livres
Partagez le !